10 ianuarie 2008

Enseigner ou être enseignant. Quel rôle pour la médiation dans la transposition didactique?

Enseigner ne se résume pas à la transmission d’un savoir ou des connaissances, mais aussi c'est montrer comment, c'est-à-dire le savoir-faire et, même plus, c'est apprendre à être, à devenir. L’enseignant est un « être en relation ». Prise en compte par les pédagogies nouvelles, la relation aux autres est une dimension qui donne des atouts pour l’avenir, car introduire la médiation à l’école permet à l’apprenant de s’inscrire dans ce monde en mouvement, de vivre le plaisir d’apprendre tout au long de la vie. La médiation donne à l’enseignant la liberté nécessaire pour mettre en oeuvre et développer chez les élèves:

  • des attitudes actives (concentration, intériorisation, communication, projection dans le temps)
  • des compétences cognitives (classification, organisation, plannification)
  • des compétences sociales (intelligence émotionnelle, chaleur humaine, empathie) qui favorisent les apprentissages, la compréhension et la mise en relation.

La notion de médiation est présente dans le Cadre européen commun de référence pour les langues. Etant abordée dans un contexte de traduction et d’interprétariat, elle se trouve pourtant limitée à une activité de reformulation derrière laquelle s’effacent les enjeux de la communication interculturelle. A ce titre, le Conseil de l’Europe a mis la promotion de la diversité linguistique et culturelle au coeur de son dispositif d’action en proposant la notion de médiation culturelle comme modalité de mise en relation des langues et des cultures dans la perspective d’une Europe dont l’identité est en construction. Le projet „Médiation culturelle et didactique des langues” initié par le Conseil de l’Europe a tenté de résoudre plusieurs défis, se donnant pour finalité de définir le rôle et la place de la médiation culturelle dans le cadre de l’enseignement/apprentissage des langues.

Lamizet B. [1] expliquait déjà dans un livre paru en 1999 que la médiation culturelle ne s’inscrit pas seulement dans des pratiques et dans des oeuvres. Elle s’inscrit aussi dans des logiques politiques et dans des logiques institutionnelles. A son avis, la médiaton culturelle fonde, dans le passé, le présent et l’avenir, les langages par lesquels les gens peuvent penser leur vie sociale, peuvent imaginer leur devenir, peuvent donner à leurs rêves, à leurs désirs et à leurs idées les formes et les logiques de la création. Les formes de la culture des autres constitue pour nous des objets de savoir que nous povons penser, comprendre et interpréter. Le développement de la médiation est une réponse à la problématique du monde contemporain [2] qui se caractérise par universalité, globalité, caractère pluridisciplinaire, évolution rapide des savoirs et des technologies, c’est pourquoi Lamizet B. trouve que la médiation représente un impératif social majeur parce qu’elle fonde la dimension à la fois singulière et collective de notre appartenance et, au-delà, de notre citoyenneté.

Quant au rôle du médiateur interculturel, il peut être assuré en général par tous les enseignants, mais les professeurs de langues étrangères peuvent avoir un rôle à part dans la communication interculturelle grâce à leurs compétences de médiation interlinguistique. [3] Inspirée du courant de la psychologie cognitive, nous rencontrons maintenant la médiation en pédagogie aussi où elle met l'accent sur le rôle de l'enseignant comparé à un passeur entre le savoir à enseigner et les élèves. L’enseignant médiateur peut mettre en œuvre des médiations des contenus, des situations d'apprentissages, des supports, de l'évaluation…etc.

A l’avis de Guy Avanzini[4], la médiation est un concept cohérent, lié à une philosophie de la personne et de l’éducation. Elle est indispensable à l’activité d’apprentissage. Dans le registre de l’éducation, ce concept désigne l’entreprise de celui qui aménage et facilite la mise en rapport de la culture avec un sujet qui a, jusqu’alors, échoué à l’assimiler et à la situation duquel on cherche à remédier (re-médier).

Selon Raynal et Rieunier (1997), la médiation est un ensemble des aides ou des supports qu’une personne peut offrir à une autre personne en vue de lui rendre plus accessible un savoir quelconque. Le langage, l’affectivité, les produits culturels, les relations ou les normes sociales sont des médiations.

Vygotski et Bruner, outre le PEI (Programme d’Enrichissement Instrumental) de Feuerstein, ont principalement contribué à établir la médiation comme facteur décisif du développement cognitif de l’enfant. Grâce aux intéractions sociales, l’enfant s’approprie les deux fonctions du langage: une fonction de communication et une fonction planificatrice, structurante de la pensée et de l’action. En montrant les limites de la médiation et la collaboration de l’adulte, Vygotski explique qu’il ne sert à rien d’apprendre à l’enfant ce que son stade actuel de développement ne lui permet pas d’apprendre. Pour être efficace, l’intervention de l’adulte qui éduque (enseignants, parents ...etc) doit se situer dans la zone proximale de développement (ZPD)[5] qui représente la disparité entre l’âge mental, ou niveau présent de développement, qui est déterminé à l’aide des problèmes résolus de manière autonome, et le niveau qu’atteint l’enfant lorsqu’il résout des problèmes non plus tout seul mais en collaboration. C’est pourquoi, pour être considéré comme un médiateur, l’enseignant doit ainsi intervenir de manière à provoquer un conflit cognitif chez l’apprenant.

Selon J. Piaget (1969) [6], l’enseignant propose à l’enfant de surmonter un obstacle épistémique dont il a finement évalué la possibilité de franchissement, afin de provoquer un conflit cognitif, facteur de la construction interne d’un savoir. Il est important que les enseignants bénéficient d’une solide formation disciplinaire, didactique, pédagogique et dans le domaine du développement et de la psychologie de l’enfant et de l’adolescent, car c’est grâce à ces connaissances que l’enseignant peut déterminer les composantes de la médiation:

  • les supports matériels de médiation (un livre, exercice, un objet à réaliser, etc.)
  • les supports immatériels (le débat, le travail en groupe, etc.) ;
  • les outils de médiation (la verbalisation, l’écriture, le dessin, la schématisation, la manipulation…)
  • les médiations cognitives sans lesquelles aucun apprentissage n’est possible : la résolution d’un conflit cognitif, le conflit sociocognitif, la métacognition et la pédagogie de projet qui permet à l’élève de comprendre le sens de la construction du savoir à condition que l’élève soit véritablement acteur de son projet.

Quant à la double acceptation du terme médiation, Meirieu P. précise qu’elle est „à la fois ce qui réunit et ce qui sépare, ce qui associe et ce qui permet de se dégager”. Son rôle essentiel consiste à „relier, mais aussi à délier, en désignant à la fois ce qui, dans le rapport pédagogique, relie le sujet au savoir et sépare le sujet de la situation d’acquisition. Elle assure ainsi, contradictoirement mais indissolublement, la transmission du savoir et l’émancipation du sujet”.[7]

Dans un ouvrage encore plus récent, Annie Cardinet[8] formalise ce que peut apporter la médiation en éducation, particulièrement en pédagogie. Elle distingue entre médiation interpersonnelle (visant la construction de solutions face à des conflits entre personnes ou groupes humains dans les domaines judiciaire, social, familial, professionnel) et médiation intra-personnelle (visant le développement de l’enfant en tant qu’individu, la transmission culturelle, médiations utilisées en psychanalyse, psychologie, pédagogie). Suite à des recherches approfondies et grâce à son expérience due aux applications des travaux de Reuven Feurstein et de Yacov Rand à l’éducation, Annie Cardinet identifie les grandes fonctions de la médiation: une fonction communicative, une fonction éducative, une fonction de régulation sociale, une fonction de transmission de valeurs et une fonction de préparation à l’avenir.

La médiation documentaire est liée au métier des documentalistes exerçant dans les CDI des établissements d'enseignement secondaire. Ce métier associe à une fonction documentaire une fonction enseignante. Le rôle du documentaliste est de créer les conditions didactiques de l'acquisition des savoirs par les élèves à travers l'outil documentaire : apprendre à apprendre en travaillant sur des documents. La définition de cette didactique de la médiation qui est celle de l'enseignant-documentaliste repose sur une étude des relations entre élève, professeur et savoir, entre professeur, savoir et document, et entre professeur et documentaliste.

En aidant l’élève à prendre conscience des opérations mentales[9] qu’il effectue, l’enseignant joue ce rôle de facilitateur de l’apprentissage. Cela suppose pour l’enseignant d’avoir accès à la pensée de l’élève et implique une indispensable décentration de l’enseignant. Cette idée qu’on rencontre chez P. Meirieu rejoint celle du triangle pédagogique de J. Houssaye: enseigner, former, apprendre. Il paraît que seul le processus « enseigner », typique des pédagogies traditionnelles centrées sur le contenu, exclut la médiation. En revanche, le processus « former » est le type de pédagogie qui institue pleinement le professeur dans son rôle de médiateur. Le rôle de facilitateur de l’enseignant fait naître les meilleures idées au sein d’un groupe tout en protégeant et même en renforçant les relations de confiance entre les membres du groupe ainsi que leur capacité à travailler ensemble. La facilitation promeut ainsi une meilleure aptitude à travailler en équipe.

Le concept d’« auto-médiation » avance l’idée que l’apprenant peut "devenir son propre médiateur dans l’accès au savoir". En favorisant les échanges et en appuyant ses médiations sur les interactions constructives entre pairs, l’enseignant médiateur facilite le franchissement des obstacles cognitifs, car il tient compte des besoins éducatifs de l’élève et sait inscrire ses médiations dans le cadre social de l’apprentissage à l’école. Il prend en compte l’idée que la construction d’un savoir n’est pas un acte exclusivement solitaire et que la mise en communauté des intelligences facilite la co-construction des savoirs. L’enseignant médiateur est donc un professionnel de l’enseignement capable de traduire des difficultés et des potentialités d’apprentissage en termes de besoins éducatifs d’ordre cognitif. L’enseignant médiateur a aussi un rôle régulateur car il assure la régulation permanente de son action médiatrice afin de donner à chaque élève l’occasion d’apprendre et de progresser.

La notion de transposition didactique est devenue d’usage courant en sciences de l’éducation et notamment dans les diverses didactiques des disciplines. Emprunté au sociologue Verret (1975), le concept de „transposition didactique” a été introduit en didactique avec un large succès. La recherche didactique insiste sur l'idée que pour être enseignée, une discipline doit être rendue enseignable, accessible à des apprenants. Processus formalisé, tant pour la conception des programmes que pour la pratique de classe, par le concept de transposition didactique (TD). Il apparaît de plus en plus clairement que ce qui s'enseigne n'est pas le décalque simplifié d'un savoir savant, mais résulte d'une reconstruction spécifique pour l'école. C'est cette reconstruction, avec ses étapes et ses processus, qu'on nomme habituellement „transposition didactique”, activité par laquelle un savoir scientifique est transformé de manière à pouvoir être enseigné à des apprenants plus ou moins novices en la matière.

La transposition didactique engage alors à un travail d'historien, d'épistémologue et de sociologue de la connaissance, car il ne suffit pas d’avoir des connaissances sur un sujet pour pouvoir l’enseigner correctement. La réussite de l’apprentissage dépend beaucoup de la qualité de la relation enseignant/apprenant. A part la transmission du savoir, l’enseignant a également ce rôle de donner confiance, conseiller, orienter, encourager, sécuriser l’élève pour que passe la communication et s’établisse la relation. La personnalité de l’enseignant est donc un important facteur de succès et de mise en place de situations d'apprentissage de qualité. L’enseignant doit pouvoir développer les compétences relationnelles adéquates. Confiance, sécurité, empathie relationnelle… voilà ce que nous cherchons dans toutes nos relations! Pour établir une relation d’autorité éducative, la tâche de l’enseignant c’est d’exercer son influence pour permettre aux élèves d’être plus auteurs d’eux mêmes: plus autonomes, plus responsables, plus créatifs, plus motivés, plus efficaces. L’autorité ne s’exerce pas, elle est reconnue par les autres.


[1] Lamizet, B. (1999), La médiation culturelle, l’Harmattan, Paris, France
[2] Concept introduit par Aurelio Peccei, l’ancien président du „Club de Rome” (cf. Rassekh et Văideanu, 1987)
[3] Cucoş, C. (2000), Educaţia. Dimensiuni culturale şi interculturale, ed. Polirom, p.134-136
[4] Professeur de sciences de l'éducation à Lyon. Dans la préface du livre Ecole et médiations écrit par Annie Cardinnet, Editions Erès, 2000.
[5]Cf. Vygotski L.S. (1985), Pensée et langage, Messidor-Éditions sociales, Paris
[6] Piaget J. (1969), Psychologie et pédagogie, Paris, Denoël-Gonthier
[7] Meirieu P. (1988), Apprendre… oui, mais comment, Paris, éditeur ESF. Du même auteur Le choix d’éduquer, éditeur ESF, 1991
[8] Cardinet Annie, Ecole et médiations, , Editions Erès, 2000
[9] Cf. Meirieu P., Op. cit, 1991

©Virginia-Smărăndiţa Brăescu

Article paru dans le volume Théorie et pratique en français, éditions de la Fondation « Ecoul sufletului », Ramnicu Valcea, 2007, pages 45 - 49